19 DEC 23 - Le roman de pèlerinage à Bayreuth au tournant du siècle

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Conférence donnée par Adeline Heck (FNRS, LaM/Philixte/ULB). 

« Allez à Bayreuth, faites ce pèlerinage artistique, et vous garderez certainement le plus grand souvenir de votre vie. » (Journal de musique 1 (26 août 1876)) C’est en ces termes élogieux que le critique Armand Gouzien encourage ses lecteurs à se rendre dans la petite ville de Franconie où Richard Wagner vient d’inaugurer son festival. Bien que le pèlerinage soit essentiellement religieux, l'expression « pèlerinage artistique »  s’impose pour Bayreuth dès son ouverture. Cependant, ses origines et sa pertinence ont été largement inexplorées par la critique. Je compte y remédier ici à travers une étude d’œuvres de fiction du tournant du siècle explorant toutes les notions de pèlerinage artistique pratiqué à Bayreuth.  

En quête de sensations fortes et de révélations spirituelles, il s’agit pour les personnages de ces romans d’établir une différence entre un tourisme musical plus banal—une activité devenant de plus en plus répandue à la fin du dix-neuvième siècle grâce à l’avènement du chemin de fer—et leur venue sur la colline verte. Cette volonté d’estampiller un évènement musical avec une forme de mysticisme perdure jusqu’à nos jours. Elle se retrouve dans d’autres « lieux de culte » laïques, telles les maisons d’écrivains et d’artistes, comme Graceland et Elvis Presley, ou les festivals consacrés à un seul artiste, comme Stratford-upon-Avon et Shakespeare. 

Après de nombreuses hésitations, son créateur, Richard Wagner, choisit Bayreuth—et non pas Munich ou Zurich—dans un but bien précis. Il s’agit de créer un refuge en opposition au monde extérieur, un lieu où les auditeurs pourront pleinement se concentrer sur un art nouveau que son ami d’alors, Nietzsche, compare à un « premier voyage autour du monde dans le royaume de l’art. » (Considérations inactuelles 134) Voyage réel et voyage imaginaire, les deux conditions sont remplies pour introduire ses spectateurs à un monde et une logique à part. Et cela, les critiques et romanciers de l’époque l’ont bien compris, surtout lorsqu’ils sont étrangers et moins susceptibles d’être distraits par des questions sur l’émergence d’une identité nationale allemande par le biais de la culture. 

Cette présentation propose un survol d’un corpus de romans fin de siècle français qui se déroulent tous au festival de Bayreuth. Ils évoquent avec humour, et une pointe d’amertume, les réalités du pèlerinage, constatant que tous les pèlerins ne sont pas de fervents croyants. Ces textes sont Le Crépuscule des dieux (1884) d’Élémir Bourges, La Victoire du mari (1889) de Joséphin Péladan, Valbert (1893) de Teodor de Wyzewa, Claudine s’en va (1903) de Colette et La Lueur sur la cime (1904) de Jacque Vontade. Si la plupart des noms évoqués ici ont disparu des mémoires, je démontrerai que malgré les différences esthétiques, idéologiques et genrées séparant ces auteurs, leurs textes ont de nombreux points communs qui apportent un éclairage historique au bien-fondé de l’appellation de pèlerinage pour le festival de Bayreuth et expliquent les comparaisons fréquentes entre wagnérisme et religion. 

19 déc. 2023 | 11h-13h, Maison des arts (salle de projection)

© Fifty Years of Work Without Wages de Charles Rowley, p. 165, Internet Archive, reproduction publiée sur Victorian Web.

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